L'Odyssée de Nolan : ce que le film vous fait ressentir, et ce qu'il vous empêche de penser
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Il y a une question qu'on se pose rarement en sortant d'un film qui vous a retourné : qu'est-ce que je fais, maintenant, de ce que je viens de ressentir ? La plupart du temps, rien. On rentre chez soi, on est remué, ça passe.
C'est précisément là que se joue quelque chose qui mérite qu'on s'y arrête. Non pas parce que L'Odyssée de Christopher Nolan serait un mauvais film. Il est même très bon à faire une chose bien précise, et complètement muet sur une autre.
La machine la plus immersive jamais construite
Commençons par la technique, qui n'est pas un détail ici. L'IMAX, concrètement, c'est un format de pellicule géant projeté sur des écrans hauts comme un immeuble de quatre étages. La question n'est pas celle du piqué de l'image ou du confort du spectateur. C'est un dispositif dont la fonction est de vous mettre physiquement à l'intérieur de ce que vit le personnage. Vous ne regardez pas une scène, vous êtes dedans, votre corps y est, votre respiration s'y règle.
Nolan a donc choisi la machine la plus immersive jamais construite, et il l'a braquée sur la tête d'un homme qui va mal. Pas sur une guerre, pas sur une société, pas sur des rapports de force. On vous fait entrer dans une conscience. Ce choix n'a rien de neutre, et il décide de tout ce qui suit.
Une faute qui se règle dans une seule tête
L'Ulysse d'Homère est l'homme aux mille ruses. Ce qui le définit, c'est sa manière de composer avec un monde hostile : il négocie, il triche, il contourne, il tient. Quand il commet une faute, elle se règle dans un rapport de forces, avec les dieux, avec ses hommes, avec les prétendants.
Le personnage qu'on nous propose au cinéma fonctionne autrement. Sa faute se traite à l'intérieur de lui, en culpabilité, en remords, en rédemption intime. Le conflit a été déplacé du dehors vers le dedans. Nolan n'a donc pas rendu Ulysse plus moderne : il lui a appliqué une manière de traiter la faute inventée bien après lui, et qui règle tout à l'intérieur d'un seul homme. Gardez ce mécanisme en tête, on va le retrouver ailleurs qu'au cinéma.
La privatisation du stress
Regardez ce qui se passe autour de vous depuis dix ans. L'anxiété explose, la dépression explose, les arrêts de travail pour épuisement explosent. Et la réponse apportée tient à peu près en quatre mots : psychiatre, antidépresseurs, développement personnel, méditation en entreprise.
Ces traitements sauvent des vies et il n'est pas question ici de les moquer. Le problème n'est pas qu'ils existent, il est qu'ils constituent la seule réponse apportée. Parce qu'une question, elle, n'est jamais posée : et si des millions de gens allaient mal en même temps parce qu'on les fait travailler et vivre d'une certaine manière ?
Le philosophe britannique Mark Fisher a mis un nom là-dessus, la privatisation du stress, et le mot est bien choisi. Une privatisation, c'est le transfert de quelque chose de collectif vers le privé. Ce qui est transféré ici, c'est une souffrance produite collectivement, par une organisation du travail, par une précarité, par une mise en concurrence permanente, et refilée ensuite à chacun, à ses frais, dans son cabinet, sur son temps libre, avec sa carte vitale. L'effet politique est le vrai sujet : tant que le problème reste dans la tête des individus, l'organisation qui l'a produit n'a aucun compte à rendre.
« Une mélancolie néolibérale »
Le 25 juillet, Mediapart a publié un article dont le titre était le suivant : L'Odyssée au service d'une mélancolie néolibérale. Les deux mots méritent d'être dépliés, parce qu'ils ne parlent pas d'eux-mêmes.
La mélancolie, ici, c'est le regret d'un monde perdu, le sentiment que quelque chose de plus grand, de plus héroïque, de plus habitable a existé et n'est plus là. Le néolibéralisme, c'est l'ordre économique installé depuis les années quatre-vingt, avec la libre circulation des capitaux, les privatisations, et la mise en concurrence généralisée de tout et de tout le monde.
Mettez les deux ensemble et le mécanisme apparaît. Un récit vous fait pleurer un monde perdu sans jamais désigner ce qui l'a fait disparaître. Le deuil arrive sans le responsable, l'émotion sans l'adresse. C'est très confortable, et ça ne dérange personne.
Pourquoi ça marche sur nous
On pourrait en conclure que les gens se font avoir. Ce serait la pire des conclusions, et c'est la plus répandue.
Frédéric Lordon travaille depuis longtemps une autre question, bien meilleure : qu'est-ce qui fait que les gens acceptent un ordre qui les écrase ? Sa réponse ne passe pas par la bêtise des dominés mais par les affects. On ne tient pas les gens par les idées, on les tient par ce qu'ils désirent, par ce qui les émeut, par ce à quoi ils s'attachent. Un ordre social ne se maintient pas parce qu'on y croit, mais parce qu'on y est affectivement pris.
Lordon reprend là un vieux mot de Spinoza, mais l'essentiel tient dans l'usage qu'il en fait. Un film qui vous prend aux tripes n'est pas un film qui vous ment : c'est un film qui travaille exactement là où ça compte.
La question à garder en réserve
Alors non, ce film ne vous a pas menti. Il vous a montré une partie du tableau, la partie intérieure, la douleur, la culpabilité, le retour, et il l'a même montrée magnifiquement. Ce qu'on vous a pris, ce n'est ni votre temps ni votre argent, c'est ce que vous auriez pu faire de votre émotion.
Ce mécanisme ne s'arrête pas à la sortie de la salle. Votre épuisement au travail ? On vous expliquera que vous gérez mal votre temps. Les gens à la rue ? Ils ont fait de mauvais choix, c'est malheureux, mais c'est individuel. Votre échec, quel qu'il soit ? Il vous manquait de la volonté. Le geste est toujours le même, une cause collective renvoyée à une tête individuelle, et le bénéfice aussi : plus personne à qui demander des comptes.
Gardez donc une question en réserve, et sortez-la devant n'importe quel récit qui vous prend aux tripes, un film, un discours, une publicité, un reportage. Est-ce qu'il me donne quelque chose à faire, ou seulement quelque chose à ressentir ?
Le dernier mot revient à Ulysse. Le vrai, celui qui a passé dix ans à ne jamais accepter le monde tel qu'on le lui présentait. Vous non plus, ne l'acceptez pas.
Cet article reprend et développe l'analyse de notre vidéo consacrée à L'Odyssée de Christopher Nolan.